Ukraine frappe une usine russe clé : comment Kyiv désarme la production de missiles
L’Ukraine a frappé une usine russe essentielle à la production de missiles, confirmant sa capacité à cibler en profondeur les infrastructures militaires adverses. Cette opération, validée par des sociétés de renseignement privées, révèle une maturité tactique croissante et pourrait réduire de 25 à 35% les tirs russes dans les six prochains mois.
par Jehanne Duplaa
L’Ukraine a récemment ciblé une installation industrielle russe essentielle pour la production de systèmes de missiles. Confirmée par une société de renseignement privé, cette frappe démontre l’évolution des capacités opérationnelles des forces armées ukrainiennes dans le ciblage des infrastructures militaires. Cette attaque, au-delà de son importance symbolique, met en lumière une capacité de projection et de renseignement qui modifie l’équilibre tactique sur le terrain.
Une cible stratégique confirmée par le renseignement privé
L’usine visée est cruciale pour l’approvisionnement en missiles balistiques et de croisière de l’armée russe, représentant environ 30 % de la production annuelle de missiles tactiques destinés aux infrastructures ukrainiennes. Selon l’analyse d’images satellites post-frappe réalisée par Janes, une société britannique, trois halls de production et une zone de stockage adjacente ont subi des dommages significatifs. Les experts estiment qu’une reconstruction totale prendra entre 18 et 24 mois, entravée par les contraintes logistiques et les sanctions limitant l’accès aux composants électroniques avancés.
Cette opération réussie repose sur une chaîne de renseignement sophistiquée alliant imagerie satellite, communications interceptées et sources humaines. Les forces ukrainiennes ont su exploiter des données provenant de sources multiples, y compris des systèmes de surveillance occidentaux et des informations d’entreprises privées comme Maxar Technologies. Bien que le vecteur utilisé ne soit pas officiellement confirmé, des spécialistes suggèrent l’emploi de drones longue portée ukrainiens, capables de couvrir plus de 800 kilomètres. La précision de la frappe indique l’utilisation possible de munitions guidées par GPS ou reconnaissance d’image, technologies maîtrisées par l’Ukraine après trois ans de conflit intensif.
Impacts opérationnels et dégradation des capacités
La cessation de la production dans cette usine a des effets notables sur le rythme des frappes russes. Selon le Royal United Services Institute (RUSI), la Russie pourrait devoir réduire de 25 à 35 % ses tirs de missiles de précision dans les six prochains mois. Michael Kofman, du CNA, souligne dans un rapport du 28 septembre 2026 que la destruction de cette installation compromet sérieusement la capacité de Moscou à maintenir une pression constante sur les infrastructures énergétiques ukrainiennes. La dépendance russe à quelques installations de production représente une vulnérabilité stratégique exploitée par les planificateurs militaires ukrainiens.
Sur le terrain, la réduction des stocks de missiles russes modifie l’équilibre opérationnel. Les commandants ukrainiens peuvent renforcer leurs défenses et protéger les infrastructures critiques. Les systèmes de défense aérienne ukrainiens, comme les batteries Patriot et IRIS-T, peuvent désormais se concentrer sur un nombre réduit de menaces. Cette frappe envoie également un message dissuasif aux industriels russes et complique la planification militaire de Moscou. Kyiv oblige ainsi l’état-major russe à disperser ses installations de production et à en renforcer la protection, mobilisant des ressources précieuses.
L’escalade technologique du conflit : une nouvelle phase
L’implication croissante des sociétés de renseignement privées transforme la documentation et la compréhension des opérations militaires modernes. Des entreprises comme Janes, Maxar et Planet Labs fournissent des analyses quasi-instantanées qui complètent les capacités étatiques. Cette transparence complique la dissimulation des pertes et impose une certaine responsabilité aux belligérants. Pour l’Ukraine, la validation externe de ses frappes constitue un atout diplomatique et informationnel. Le conflit russo-ukrainien annonce une ère où la souveraineté numérique et le renseignement ouvert deviennent des dimensions stratégiques essentielles. La prolifération des capteurs spatiaux et l’accès à l’imagerie haute résolution redéfinissent la supériorité informationnelle sur les théâtres d’opérations.
L’attaque de l’usine russe marque un tournant dans la stratégie ukrainienne. En ciblant méthodiquement les capacités de production adverses, Kyiv compense son infériorité numérique par une approche asymétrique axée sur le renseignement et la précision. Cette évolution interroge la résilience des chaînes logistiques militaires dans les conflits de haute intensité et préfigure les enjeux futurs de la guerre industrielle au XXIe siècle.
FAMAS, la souveraineté perdue d’un fusil français
par Denis Mayet
FAMAS, arme emblématique, finit en Ukraine tandis que la France achète son successeur à l’étranger. Histoire d’une souveraineté abandonnée.
Quarante ans de service, deux guerres majeures, un concepteur qui n’a reçu qu’une prime. Le FAMAS, fusil d’assaut au profil de clairon, n’a pas été vaincu sur un champ de bataille : il a été supprimé par une décision comptable prise dans un ministère en 2001. Ce que révèle son agonie n’est pas l’histoire d’une arme devenue obsolète, c’est celle d’un pays qui a choisi, sans presque s’en apercevoir, de ne plus savoir fabriquer les instruments de sa propre défense. Aujourd’hui, la gendarmerie démonte ses propres fusils pour en réparer d’autres, et le RAID commande son successeur sans exiger qu’il soit français.
Cinq cents fusils cherchent un fabricant
Dans les locaux du ministère de l’Intérieur, un appel d’offres attend ses candidats. Le document, publié le 31 décembre 2025, porte sur 500 fusils d’assaut calibre 5,56 mm OTAN destinés au RAID et à la Brigade de Recherche et d’Intervention de la Préfecture de Police de Paris. L’accord-cadre court sur quarante-huit mois, pour un plafond de 4,6 millions d’euros. Le cahier des charges ne comporte aucune clause d’origine nationale.
Ce détail administratif, noyé dans les publications de fin d’année, n’a fait l’objet d’aucune communication officielle. Ces unités d’élite, présentes sur les scènes des attentats de 2015, filmées lors des opérations Sentinelle dans les gares et aéroports, commandent leurs futures armes sur le marché ouvert, comme n’importe quel acheteur. La date de clôture des offres était fixée au 5 mai 2026.
La Gendarmerie nationale se trouve dans une situation différente, mais symétrique. Au soir du 31 décembre 2025, ses 110 millions d’euros de remplacement n’étaient toujours pas budgétés. Le 18 décembre 2025, le sénateur Philippe Paul (Finistère, LR) avait déposé une question formelle au ministère de l’Intérieur pour signaler que les FAMAS de la gendarmerie « ne seront plus soutenus par l’armée de Terre à compter de 2026 ». La réponse n’était pas encore parvenue.
En quelques jours, deux institutions héritières du même fusil avaient acté, par des voies administratives distinctes, qu’elles ne savaient plus comment le remplacer ni combien cela coûterait. L’un des deux aura bientôt un successeur étranger. L’autre cannibalise ses pièces.
La gendarmerie cannibalise ses propres fusils
Le 29 octobre 2025, le général d’armée Hubert Bonneau, directeur général de la gendarmerie nationale, est auditionné au Sénat dans le cadre de l’examen du projet de loi de finances pour 2026. Il décrit ses FAMAS comme des équipements « à bout de souffle » et précise que l’armée de Terre cessera d’en assurer le soutien technique « au-delà de 2026 ». Quarante ans de service. Aucun successeur prévu.
La conséquence pratique a un nom précis dans le jargon militaire : la cannibalisation. Faute de pièces détachées disponibles et d’un industriel capable de les produire, les unités démontent les fusils hors d’usage pour en réparer d’autres. Le parc opérationnel, le nombre total de fusils en état de tirer, se réduit mécaniquement. Il ne s’agit pas d’un dysfonctionnement : c’est la procédure officiellement anticipée.
Un programme de remplacement baptisé « Système d’arme de demain » existe sur le papier. En janvier 2026, il n’avait pas dépassé la phase de définition du besoin technique. Le rapport sénatorial évalue le remplacement à 110 millions d’euros, une somme équivalente à environ un tiers du budget annuel d’équipement de la gendarmerie nationale, lequel s’établissait à 200 millions d’euros en légère hausse pour 2026. Ces 110 millions ne figurent dans aucune loi de programmation militaire en vigueur.
La gendarmerie compte environ 103 000 personnels actifs. Combien portent encore un FAMAS opérationnel à ce jour ? Le ministère de l’Intérieur n’a pas répondu à la question du sénateur Paul. C’est dans ce silence que se joue, discrètement, la dernière phase d’une arme qui n’aurait pas dû disparaître sans successeur.
La DGA reconnaît avoir eu tort
Le 4 décembre 2024, Emmanuel Chiva, délégué général pour l’armement, le responsable des achats militaires de l’État français, est entendu par la commission de la Défense nationale de l’Assemblée nationale. Le sujet est l’« économie de guerre », l’expression employée par Emmanuel Macron pour désigner l’effort de réarmement lancé après l’invasion de l’Ukraine en 2022. Chiva formule une phrase qui n’a pas eu l’écho qu’elle méritait.
La position tenue pendant des années par la Direction générale de l’armement, a-t-il indiqué, était qu’il « n’y avait pas besoin d’une filière nationale de munitions de petit calibre ». Cette position était erronée. « On s’est réinterrogé puisque le monde bouge », a-t-il déclaré. Trois mots pour vingt ans de politique industrielle.
Le lien de causalité est direct. La fermeture de la Manufacture d’Armes de Saint-Étienne en 2001, puis celle de l’atelier de munitions GIAT au Mans, avaient supprimé la capacité nationale à produire douilles et armes légères. La France s’était retrouvée dépendante de l’étranger pour alimenter son propre fusil d’assaut. Cette dépendance avait des conséquences opérationnelles documentées.
La DGA annonce désormais vouloir imposer, par clause de sécurité nationale, la localisation d’une usine 5,56 mm en France d’ici 2028. Une lettre d’intention a été signée en mai 2024 avec la Belgique, associant potentiellement FN Browning pour le rachat de Sofisport, l’un des derniers fabricants français de munitions. Deux rapports parlementaires, publiés en décembre 2024, demandent une filière française opérationnelle avant 2030. Délai annoncé : quatre ans. Retard accumulé depuis la fermeture de la MAS : vingt-trois ans.
Le FAMAS finit sa carrière en Ukraine
Le 4 mars 2024, le ministère des Armées publie la liste complète des équipements militaires livrés à l’Ukraine depuis le 24 février 2022. On y trouve des canons Caesar, des véhicules blindés AMX-10, des missiles sol-air, et près de 1 000 fusils FAMAS, accompagnés de 1,1 million de munitions en calibre 5,56 mm et 9 mm. Au total, la France a livré pour 5,135 milliards d’euros d’aide militaire à l’Ukraine entre février 2022 et mai 2024, dont 3,035 milliards d’euros d’équipements, le reste transitant par la Facilité Européenne pour la Paix.
L’arme déclarée obsolète par l’armée française en 2016 combat dans des tranchées actives en 2024. Elle est déployée dans les mains de soldats qui n’ont jamais eu une semaine pour se former à ses particularités techniques. Le FAMAS F1 n’est pas compatible avec les chargeurs STANAG, les chargeurs rectangulaires standardisés utilisés par la quasi-totalité des armées de l’OTAN depuis les années 1980 : il impose ses propres chargeurs propriétaires à 25 coups. Les forces ukrainiennes reçoivent avec le fusil la contrainte logistique qui allait avec.
La France a livré ces armes parce qu’elle en disposait en stock, et parce que ses soldats n’en avaient plus besoin. Depuis 2017, l’armée de Terre remplace progressivement ses FAMAS par le HK416F, un fusil fabriqué par l’allemand Heckler & Koch, dans le cadre d’un contrat de 117 000 armes pour un montant estimé à 350 millions d’euros, accessoires et formation inclus. Les fusils rendus aux arsenaux constituent une réserve mobilisable pour l’aide extérieure. C’est ainsi qu’une arme nationale finit sa vie sur un front étranger.
La question que personne ne pose officiellement : si le FAMAS était trop obsolète pour les soldats français, comment est-il encore opérationnel dans les conditions les plus dures d’Europe ?
Saint-Étienne, 1764 – 2001 : la fin d’une manufacture
La Manufacture d’Armes de Saint-Étienne a été fondée en 1764, sous l’autorité de Louis XV. Elle a produit les fusils Gras et Chassepot qui équipèrent les armées de la IIIe République. Elle a armé les poilus de 1914. Elle a fabriqué les armes de la Résistance et de la Libération. En 2001, elle a fermé ses portes.
La fermeture intervient dans le cadre d’une restructuration du groupe GIAT Industries, constitué en 1989 par regroupement des établissements d’armement terrestres de l’État. L’argument est économique : les volumes de production sont insuffisants pour rentabiliser les lignes. Le FAMAS, dont la production avait déjà cessé en 1992, n’est plus fabriqué depuis neuf ans. La MAS n’est plus qu’un atelier de maintenance.
Sa fermeture entraîne la disparition de deux savoir-faire distincts : la maintenance des armes légères françaises et la production de douilles en acier spécifiques au FAMAS F1. Ces douilles, différentes des douilles en laiton utilisées par les armées de l’OTAN, sont au cœur d’une crise qui éclate cinq ans plus tard. En 2016, Jean-Yves Le Drian, alors ministre de la Défense, constate devant la presse : « il n’existe plus en France d’entreprises françaises capables de produire ce type d’armement ». Ce n’était pas un programme, c’était un bilan.
L’ingénieur général Paul Tellié, concepteur du FAMAS, avait refusé de mettre au point un lance-flammes au motif que l’arme était « trop cruelle ». Pour 400 000 fusils produits sur deux décennies, il n’avait reçu qu’une « simple prime », selon sa veuve. Il est décédé en 2014 à l’âge de 95 ans, à Sorède, dans les Pyrénées-Orientales. La manufacture qui portait son œuvre avait fermé treize ans avant lui, sans que personne n’ait désigné de successeur pour l’arme qu’elle produisait.
1967 : un ingénieur et une injonction ministérielle
En 1968, Paul Tellié et ses équipes à la Manufacture d’Armes de Saint-Étienne travaillent sur deux prototypes de ce qui va devenir le FAMAS. Tellié avait rencontré Eugene Stoner, le père du M16 américain, lors d’un voyage aux États-Unis. Les deux hommes s’étaient accordés sur le calibre 5,56×45 mm comme munition d’avenir, plus légère que le 7,62 mm alors standard, ce qui permettait à chaque soldat d’en porter davantage sans alourdir son équipement. Le premier prototype français est achevé en 1971.
En avril 1975, le ministre de la Défense Yvon Bourges décrète que le nouveau fusil d’assaut français « doit être de conception française ». Cette injonction ferme la porte aux solutions étrangères alors en concurrence, dont le SIG 540 suisse, et engage l’État sur une voie sans alternative. L’adoption officielle suit en mai 1977. Les premières livraisons à l’armée de Terre démarrent en juillet 1979.
Le choix de la configuration bullpup, un agencement où le mécanisme de tir est intégré dans la crosse, derrière la poignée, permettant un canon long dans un encombrement réduit, produit une arme de 760 mm de long aussi précise qu’un fusil de combat classique. La cadence de tir atteint 1 000 coups par minute, contre 800 pour le M16A1 américain de l’époque. La culasse retardée par levier, un système qui ralentit l’ouverture de la chambre après le tir pour éviter les incidents, est inspirée d’un brevet hongrois du début du XXe siècle, réadapté et breveté par Tellié.
En mai 1978, avant même la fin de la mise au point industrielle, l’urgence de l’opération Kolwezi au Zaïre, l’évacuation de plus de 2 000 otages européens par les parachutistes de la Légion étrangère, force l’engagement du fusil dans des conditions non prévues. Certaines unités partent avec des SIG 540 suisses, faute de FAMAS disponibles en quantité suffisante. L’injonction de souveraineté nationale de 1975 et la fermeture de la MAS en 2001 sont les deux actes politiques qui bornent l’histoire du FAMAS. L’un l’a créé en imposant une origine française. L’autre l’a condamné à mourir sans descendance en supprimant la capacité à en fabriquer un successeur.
Les munitions émiraties qui explosaient dans les mains
En 2006, après la fermeture de la filière nationale de munitions, le ministère de la Défense lance un appel d’offres international pour alimenter le FAMAS. Le marché est remporté par la société émiratie ADCOM Manufacturing, qui produit des cartouches 5,56 mm à douilles en laiton conformes aux standards OTAN.
Le FAMAS F1 a été conçu pour des douilles en acier laquées, produites par l’atelier GIAT du Mans. Les douilles en laiton OTAN, plus dures et aux tolérances dimensionnelles différentes, interagissent différemment avec la culasse non calée du fusil, une culasse qui ne bloque pas la douille au moment du tir comme le font la plupart des armes modernes. Entre 2006 et 2009, sur 20 millions de cartouches livrées, 37 incidents de tir sont enregistrés. Des soldats en Afghanistan rapportent des ruptures de culots d’étui, la base de la douille se fracture à l’intérieur de la chambre.
En 2009, le ministère de la Défense interdit les munitions ADCOM. L’armée française se retrouve alors dans la situation d’avoir un fusil dont les munitions d’origine ne sont plus fabriquées en France, et dont les munitions alternatives disponibles sur le marché international ne sont pas toutes compatibles. La solution est trouvée à court terme : de nouveaux fournisseurs étrangers, de nouvelles munitions, un problème contourné plutôt que résolu. La question de fond reste sans réponse pendant quinze ans, jusqu’au mea culpa de la DGA en décembre 2024.
Entre l’interdiction des munitions ADCOM en 2009 et la décision de relocaliser la production en France d’ici 2028, la France aura attendu dix-neuf ans. L’urgence déclarée aujourd’hui a le visage d’une décision que les gouvernements successifs ont repoussée depuis la fermeture de la MAS.
Quarante ans après Kolwezi, le râtelier est vide
Dans les casernes de gendarmerie, les FAMAS toujours en râtelier sont désormais comptés comme des réserves de pièces autant que comme des armes. Le musée d’Art et d’Industrie de Saint-Étienne expose déjà un exemplaire dans son parcours permanent consacré à l’armement de la ville. L’arme est entrée au musée avant d’avoir quitté tous les arsenaux.
Ukraine lance le FP-7, missile balistique accroissant son indépendance militaire
Le 2 octobre 2026, l’Ukraine a engagé pour la première fois son missile balistique tactique FP-7, développé par Fire Point, capable de frapper à 250 km avec une ogive de 200 kg. Cette première opérationnelle marque l’entrée de Kiev dans le cercle restreint des nations produisant leurs propres capacités balistiques, réduisant sa dépendance aux systèmes occidentaux et modifiant l’équation tactique face aux frappes russes répétées.
par Jehanne Duplaa
Le 2 octobre 2026, l’Ukraine a franchi une étape importante en testant en conditions de combat le FP-7, un missile balistique tactique capable de frapper à 250 km avec une ogive de 200 kg. Le président Volodymyr Zelensky a annoncé cette avancée via un message sur X, accompagné d’une vidéo du lancement. Ce système, développé par l’entreprise ukrainienne Fire Point, place l’Ukraine parmi les rares nations à produire leurs propres missiles balistiques, un atout stratégique majeur dans le conflit avec la Russie, qui intensifie ses frappes en profondeur.
Les caractéristiques du FP-7 : portée et capacités
Spécifications et capacités destructrices
Le FP-7 se distingue par une portée de 250 km, permettant d’atteindre des objectifs au-delà de la ligne de front, et une ogive de 200 kg, capable de détruire des infrastructures robustes. D’après EA WorldView, le missile atteint une vitesse maximale de 1 500 m/s et une altitude de 60 km durant sa phase balistique. Ces caractéristiques le classent parmi les missiles balistiques tactiques à courte portée, comparables aux systèmes ATACMS américains, bien que son ogive soit légèrement moins lourde.
Nazarii Barchuk, analyste au Ukrainian Security and Cooperation Center, explique que le FP-7 est destiné à frapper des cibles comme les quartiers généraux, dépôts d’armes et équipements militaires, tels que les radars et systèmes de défense aérienne. Cette flexibilité permet à l’Ukraine d’effectuer des frappes profondes de manière autonome, en complément des systèmes occidentaux sujets à des restrictions politiques et quantitatives.
Origines soviétiques et innovations modernes
Le FP-7 est basé sur l’intercepteur soviétique 48N6, utilisé dans les systèmes de défense aérienne S-300 et S-400. Fire Point a modernisé cette technologie en y intégrant des composants récents. Militarnyi note que l’entreprise a utilisé les stocks existants pour accélérer le développement, transformant le système d’une fonction défensive à offensive. Iryna Terekh, PDG de Fire Point, avait annoncé l’entrée en service du missile lors d’une conférence en septembre 2026, une promesse réalisée trois semaines après.
Cet exemple illustre comment l’industrie de défense ukrainienne réadapte l’héritage technologique soviétique aux besoins actuels. Selon l’Arms Control Organization, l’Ukraine rejoint un groupe restreint de pays capables de produire des missiles balistiques, aux côtés d’acteurs comme les États-Unis, la Russie et la Chine.
Intégration et impact tactique
Cibles stratégiques et effet dissuasif
Bien que le président Zelensky n’ait pas détaillé les cibles du premier tir opérationnel, le FP-7 est conçu pour frapper des infrastructures russes critiques, comme les nœuds logistiques et les systèmes de défense aérienne. Ukrinform indique que le missile peut neutraliser des sites de lancement de drones et des dépôts de munitions, perturbant la logistique russe. Sa vitesse hypersonique réduit le temps d’alerte adverse, compliquant l’interception.
En réponse aux attaques russes fréquentes avec des missiles Iskander-M ou Kalibr contre des infrastructures ukrainiennes, le FP-7 offre une capacité de riposte symétrique. L’Ukraine, qui manque de missiles Patriot pour contrer tous les vecteurs russes, considère cette capacité de frappe en profondeur comme cruciale pour diminuer les capacités offensives russes à la source.
Autonomie stratégique face aux livraisons occidentales
Le FP-7 ne remplace pas les systèmes ATACMS américains, mais les complète en réduisant la dépendance de l’Ukraine aux livraisons occidentales, souvent limitées géographiquement pour éviter une escalade. Comme le souligne L’Avenir, cette autonomie est un atout stratégique pour un pays en guerre depuis février 2022.
Zelensky a mentionné la production en série du FP-7, affirmant : « Ukrainian tactical ballistic missile. FP-7. First combat use. Thank you for the result. Next up: production. Glory to Ukraine! » L’Ukraine a déjà montré sa capacité à perturber les chaînes d’approvisionnement russes, et la production accrue du FP-7 pourrait intensifier cet effet.
Vers une intégration dans la défense européenne
Le FP-7 pourrait aussi s’insérer dans le programme Freyja de défense anti-balistique européenne. Fire Point développe une version interceptrice destinée à ce système multinational. Davyd Aloian, du Conseil de sécurité nationale ukrainien, a précisé que l’Ukraine espère présenter un prototype pour Freyja au premier semestre 2027. SSBCrack News rapporte que l’altitude maximale de 60 km atteint par le FP-7 est conforme aux paramètres requis pour l’interception de missiles balistiques.
L’intégration du FP-7 dans Freyja renforcerait la coopération de l’Ukraine avec l’Europe, consolidant son ancrage stratégique à l’Ouest. Ce système pourrait également intéresser d’autres nations européennes cherchant à diversifier leurs capacités de défense. Le FP-7, avec ses capacités offensives et défensives, reflète une tendance moderne vers des systèmes d’armes polyvalents et modulaires.
Le déploiement du FP-7 marque un tournant dans le conflit russo-ukrainien, permettant à l’Ukraine de s’affranchir partiellement des contraintes logistiques et politiques occidentales et de démontrer sa maturité technologique. La production et l’intégration dans les systèmes de défense européens détermineront l’étendue de cette transformation stratégique.
Confiée au SIAé, la rénovation des turbomachines du char Leclerc a pris de l’avance… et coûtera moins cher que prévu
par Laurent Lagneau
Au début du mois dernier, le Service industriel de l’aéronautique [SIAé] a fait savoir que son atelier de Bordeaux [AIA] venait officiellement de lancer les «activités de maintenance» de la turbomachine Turbomeca TM-307B associée au moteur Diesel V8X-1500 Hyperbar de 1 500 chevaux du char Leclerc. Et cela alors que, quelques années plus tôt, le ministère des Armées n’avait pas été en mesure de trouver 4 millions d’euros pour maintenir la chaîne industrielle de ce turbocompresseur à très haute pression. «Les petites économies à court terme réalisées hier créent parfois des surcoûts colossaux à long terme», avait cinglé un rapport parlementaire publié en 2020.
La TM-307B est indispensable dans la mesure où elle permet d’accroître les performances du moteur en envoyant de l’air comprimé dans ses cylindres. «Elle offre de très fortes capacités d’accélération aux 60 tonnes du char Leclerc» et «joue le rôle de groupe auxiliaire de puissance lors des phases d’arrêt du moteur», avait alors résumé le SIAé.
Visiblement, l’AIA de Bordeaux est très efficace puisqu’il a déjà remis à l’armée de Terre deux premières TM-307B dont il a assuré la «maintenance industrielle approfondie» NTI3 [pour niveau technique d’intervention 3]. C’est en effet ce qu’a annoncé la Direction générale de l’armement [DGA], ce 2 octobre.
« Livrées en avance sur le calendrier prévisionnel, les turbomachines ont retrouvé toutes leurs performances d’origine, essais à l’appui», a-t-elle souligné. Et d’ajouter : «Avec la fin des travaux de réindustrialisation de la maintenance de niveau NTI3 des turbomachines du char Leclerc, ces premières livraisons marquent le début de la phase de production à un rythme de 25 turbomachines par an».
À cette occasion, la DGA justifié la raison pour laquelle elle a retenu une structure du ministère des Armées – le SIAé, en l’occurrence – pour assurer la maintenance industrielle de ces turbomachines.
Ainsi, en 2023, dans le cadre de la rénovation du char Leclerc [standard XLR], la DGA avait chargé KNDS France et Safran Helicopter Engines [ex-Turboméca] de mener une «étude de réindustrialisation de la maintenance de niveau NTI3» de la TM-307B tout en sollicitant l’AIA de Bordeaux pour «l’assister dans le suivi des travaux et se préparer à assurer le maintien en condition opérationnelle de cet équipement».
Sur la base de ces études, la DGA a donc estimé plus judicieux de confier la maintenance industrielle de ces turbomachines au SIAé, avec Safran Helicopter Engines comme sous-traitant. Ce qui a permis, avance-t-elle, de «réduire les coûts par rapport aux devis industriels».
La livraison de deux premières TM-307B «maintenues» en avance sur le calendrier prévisionnel «confirme la décision du ministère de consolider la capacité industrielle à maintenir ces turbomachines et sécuriser leur disponibilité à coût maîtrisé et dans les délais attendus», a fait valoir la DGA, qui va maintenant passer le relais à la Structure intégrée du maintien en condition opérationnelle des matériels terrestres pour la suite de ce contrat.
Un fonds d’investissement américain va-t-il s’inviter au capital du groupe franco-allemand KNDS ?
par Laurent Lagneau
En juin, Paris et Berlin trouvèrent un accord sur la «stratégie et la gouvernance» du groupe KNDS, ouvrant ainsi la voie à l’introduction en Bourse [IPO] de ce dernier, fruit du rapprochement de l’entreprise publique française Nexter System et de l’allemand Krauss-Maffei Wegmann.
Ainsi, l’État fédéral allemand avait l’intention de racheter 40 % des parts détenues par la famille Bode-Wegmann, copropriétaire de KNDS, tandis que le gouvernement français s’était engagé à ramener sa participation de 50 à 40 %. Le reste – soit 20 % du capital – devait être mis sur le marché.
Seulement, le processus de cotation de KNDS a depuis été suspendu, les valeurs liées à l’industrie de l’armement ayant dévissé, dans le sillage de Rheinmetall, dont le cours de l’action a dégringolé après la décision de Berlin d’annuler le programme des frégates F126, lequel devait être confié à sa filiale NVL.
«Compte tenu de la volatilité actuelle du marché dans le secteur européen de la défense, KNDS annonce que ses actionnaires lui ont fait part de leur intention de reprendre le processus d’introduction en Bourse dès le retour de conditions de marché plus favorables», avait en effet expliqué l’industriel, en juillet dernier.
Or, pour l’instant, le contexte est encore loin d’être «favorable», ce qui ne fait évidemment pas les affaires de la famille Bode-Wegmann, ni celles de l’État français. D’où des doutes sur la cotation future de KNDS sur les places de Paris et de Francfort.
Une solution pourrait passer par une entrée de Rheinmetall au capital de KNDS. Mais elle est catégoriquement rejetée par Paris dans la mesure où elle remettrait en cause l’équilibre entre actionnaires français et allemands.
Cela étant, d’après l’agence Bloomberg, un autre acteur s’intéresserait de près à KNDS. En effet, le fonds d’investissement américain Warburg Pincus négocierait avec Wegmann & Co. la holding de la famille Bode-Wegmann, en vue de racheter une part «significative» des actions que celle-ci détient. Et cela alors que, en avril, il a lancé une plateforme d’investissement dédiée au secteur européen de la défense et de la sécurité, avec l’appui de MEAG, le gestionnaire d’actifs du réassureur allemand Munich Re.
Cette « plateforme ciblera les investissements privés dans la défense européenne, la sécurité et les industries stratégiques connexes », avait alors expliqué Warburg Pincus, en mettant en avant son expérience dans « l’aérospatiale et la défense ».
Cependant, l’issue des discussions reste incertaine et l’État fédéral allemand garde un droit de préemption sur les parts détenues par Wegmann & Co.
En outre, dans un entretien accordé aux quotidiens Les Échos et Handelsblatt, le directeur général de KNDS, Jean-Paul Alary, a assuré que l’introduction en Bourse restait une priorité. Elle est encore possible en 2026, sous réserve que «les conditions de marché répondent aux attentes des actionnaires», a-t-il dit. Ce qui est loin d’être gagné.
La Direction générale de l’armement évoque un «automate robotisé» pour assurer l’entretien du moteur du Rafale
par Laurent Lagneau
Garantir la disponibilité de ses aéronefs en tout temps et en tout lieu dans un contexte de «haute intensité» est une priorité «absolue» pour l’armée de l’Air & de l’Espace [AAE]. D’où le concept de «MCO de combat» [MCO pour Maintien en condition opérationnelle], lequel vise désormais à gérer le risque plutôt que la norme.
«Il s’agit de remettre l’intelligence collective au centre de la décision, partagée entre opérationnels, autorité technique et industriels», a souligné le général Jérôme Bellanger, son chef d’état-major, à l’occasion du salon AD2S [Aerospace & Defence Support Services], organisé sur la base aérienne 106 de Bordeaux-Mérignac entre les 22 et 24 septembre.
Cette gestion du risque passe par l’innovation technologique. Ainsi, s’agissant du Rafale, la Direction de la maintenance aéronautique [DMAé] mise sur les solutions FIELD®3D Mapping et FIELD®Assist qui, développées par Dassault Aviation [par ailleurs titulaire du marché RAVEL, pour «RAfale VErticaLisé»] permettent d’effectuer un diagnostic à distance de l’avion. «Grâce à la téléassistance, le temps d’inspection est réduit de 30 à 50 %», ce qui facilite la remise en service de l’appareil, explique-t-elle.
Une solution du même ordre, appelée ADARA [pour Aide à la Décision par Analyse du Risque Aéronautique], a été mise au point pour le MCO du moteur M88 du Rafale, dans le cadre d’une collaboration entre Safran et la DMAé.
Ce nouvel outil, testé avec succès lors de l’exercice Orionis 26, exploite les données techniques «conçues pour identifier et caractériser les risques associés au non-respect de certaines échéances, via une matrice risques [probabilité/conséquences] calibrée sur le fonctionnement du moteur», détaille la DMAé. Ainsi, ADARA permet «d’accepter» une éventuelle «non-conformité technique, afin d’assurer la mission requise tout en maîtrisant le niveau de risque», résume-t-elle.
Une troisième solution vient d’être présentée par la Direction générale de l’armement [DGA]. Soutenue par l’Agence de l’innovation de défense [AID] et le Pôle d’innovation technique ALIENOR, elle repose sur un «automate robotisé» [ou cobot] qui, conçu par l’entreprise Aerospline, est censé «optimiser» et «sécuriser» certaines opérations de maintenance ayant trait au moteur M88, comme celle du «dérivetage».
Cette dernière est notamment pratiquée au niveau des chambres de protection thermique du réacteur du Rafale. «C’est une intervention minutieuse qui exige un haut niveau de précision», souligne la DGA.
D’où le recours à un automate robotisé par l’Atelier industriel de l’aéronautique [AIA] de Bordeaux. Et cela afin d’«améliorer les conditions de travail des opérateurs tout en renforçant la performance industrielle et la fiabilité des équipements destinés aux forces».
La DGA n’a toutefois pas donné plus de détails au sujet de cet automate, si ce n’est qu’il est guidé par une tête laser et une micro caméra de «pointe», le tout étant «piloté par un algorithme automatisé».
Selon Safran, qui a distingué Aerospline pour ses automates d’inspection de moteurs dopés à l’intelligence artificielle, la cobotique «permet d’associer en temps réel les capacités d’un robot [force, précision, répétition] aux compétences spécifiques d’un être humain [savoir-faire, analyse, décision]». En outre, de son côté, l’AIA de Bordeaux fait valoir que « l’automatisation de certaines tâches grâce à la cobotique et la robotique présente bien des avantages tant en termes de performance que de santé et sécurité des opérateurs, en supprimant notamment les risques liés aux TMS et aux poussières CMR de certains procédés utilisés ».
Quel sera l’impact de ces innovations sur la disponibilité des Rafale de l’AAE ? Cette donnée étant confidentielle, on ne pourra pas le savoir… En tout cas, en opération, elle est totale. «L’excellence de nos mécaniciens n’a jamais failli. C’est leur professionnalisme qui a toujours propulsé la disponibilité vers les 100 %. Nous les avons vus au Proche et Moyen-Orient assurer des départs d’avions sous le feu», a en effet souligné le général Bellanger.
La Royal Air Force veut augmenter la disponibilité de ses avions de transport A400M de 30 %
par Laurent Lagneau
Depuis qu’elle a retiré ses quatorze C-130J Hercules du service, alors qu’ils avaient suffisamment de potentiel pour voler au moins jusqu’en 2035 [ils ont d’ailleurs été repris par la force aérienne turque], la Royal Air Force ne dispose plus que de 22 A400M Atlas [ou C.1 Atlas] et de huit C-17A Globemaster III pour assurer ses missions de transport. Ce qui s’est avéré insuffisant dans la mesure il lui faut tenir compte de la disponibilité de cette flotte, même si celle-ci est décrite comme étant «performante et flexible».
Aussi, l’achat d’A400M supplémentaires auprès d’Airbus a été évoqué à plusieurs reprises au cours de ces dernières années. Mais, pour le moment, aucune nouvelle commande ne s’est concrétisée et rien n’indique que cela sera le cas dans un proche avenir.
En attendant, la disponibilité des A400M de la RAF peine à décoller. Du moins, c’était le cas en 2025, un rapport parlementaire ayant avancé qu’elle était inférieure à 50 %. Soit un niveau bien en-deçà de l’objectif de 75 % fixé par le ministère britannique de la Défense [MoD].
Pour autant, ce dernier avait assuré qu’il mettrait tout en œuvre pour améliorer la disponibilité de ces A400M, notamment via un contrat d’une valeur de 256 millions de livres sterling pour assurer le maintien en condition opérationnelle [MCO] de leurs turbopropulseurs TP400.
Seulement, un an plus tard, la RAF en est toujours au même point. D’où le nouveau contrat que le MoD vient de notifier à Airbus pour 190 millions de livres sterling. Et, cette fois, il est question d’une obligation de résultat.
Cet accord «permettra d’améliorer de 30 % la disponibilité de la flotte de transport aérien tactique et stratégique de la RAF», a-t-il en effet indiqué, dans un communiqué publié le 2 octobre. «Outre le maintien de plus de 350 emplois au Royaume-Uni, [il] devrait considérablement renforcer les capacités opérationnelles et augmenter le nombre d’avions pleinement opérationnels disponibles chaque jour, passant de 10 à 13 d’ici fin 2027», a-t-il ajouté. Ce qui portera le taux de disponibilité de cette flotte à 60 %. Est-ce que ce sera suffisant ?
«En augmentant la disponibilité de ces appareils, nous renforçons la capacité de la RAF à mener des opérations mondiales et à honorer ses engagements envers l’Otan au moment où cela compte le plus, tout en soutenant l’emploi au Royaume-Uni et en garantissant un bon rapport qualité-prix pour les contribuables», a fait valoir Luke Pollard, le ministre britannique délégué à l’Industrie de défense.
Quoi qu’il en soit, l’objectif de ce contrat de soutien est encore éloigné du taux de disponibilité des A400M de la RAF constaté en 2021, époque où il avait oscillé entre 65 et 70 %, avec triez ou quatorze appareils disponibles en permanence.